Comment travaille… Claire Legendre ?

Cette semaine, les réponses nous viennent tout droit de Prague ! En effet c’est Claire Legendre, auteure française vivant actuellement dans la capitale tchèque, qui a bien voulu me répondre. Elle y donne des cours d’écriture à l’Institut Français de Prague, et en profite pour trouver l’inspiration…

Originaire de Nice, Claire Legendre a baigné dans le milieu théâtral, puisque son père y dirige un théâtre. C’est pourtant vers l’écriture de romans qu’elle se tourne très tôt, à tel point qu’elle publie son premier, Making of (éditions Hors Commerce) à 18 ans !

Il sera suivi au fil des ans de plusieurs autres livres : de Viande en 1999, à L’Ecorchée vive en 2009, en passant par La méthode Stanislavski en 2006, tous édités chez Grasset (cf sa bibliographie). Actuellement, la romancière de 31 ans est en pleine ré-écriture de son dernier roman, qui devrait paraître dans quelques mois.

En attendant, découvrez comment travaille Claire Legendre…

  • INSPIRATION
« Je ne cherche pas des idées, elles sont là, plutôt comme une nécessité, j’ai besoin de dire ou de raconter ça, je le fais. »

Pour trouver une idée de roman, qu’est-ce qui vous inspire ? (Votre vie, ce que vous observez, une envie de faire passer un message… ?)

C’est un peu tout ça à la fois, mais en réalité je ne cherche pas des idées, elles sont là, plutôt comme une nécessité, j’ai besoin de dire ou de raconter ça, je le fais. Le problème est plutôt de faire le tri entre ce qui mérite d’être écrit, gardé, partagé et ce qui finalement n’est qu’un ornement subsidiaire ou anecdotique. Comme lectrice j’aime autant l’autofiction de Serge Doubrovsky que les histoires très distanciées d’Echenoz par exemple. La question de l’autobiographie me semble au fond un peu périphérique car elle ne dit pas grand chose de la qualité d’un livre. Paradoxalement mes romans les moins autobiographiques, comme Viande ou L’Ecorchée vive, sont probablement aussi les plus personnels.

« Je me mets devant l’ordinateur et je procrastine beaucoup avant de finir par trouver l’état qui me permet d’écrire ce que je veux comme je veux. »

Pendant l’écriture du roman, l’inspiration est-elle dure à trouver ?

Peut-être qu’il s’agit davantage d’énergie que d’inspiration. Je sais ce que je veux écrire, reste à savoir comment le faire. « Comment vais-je raconter ça » est une question récurrente, alors que « qu’est-ce que je vais raconter » se pose peu. Je me mets devant l’ordinateur et je procrastine beaucoup avant de finir par trouver l’état qui me permet d’écrire ce que je veux comme je veux. Disons 5 heures de procrastination pour 2 heures d’écriture… ce qui suppose une grande disponibilité !

« vivre au milieu de gens qui ne parlent pas votre langue, vous donne une conscience beaucoup plus aigüe de la langue, de ses spécificités, de ses images, de sa richesse. »

Vous vivez à Prague, être à l’étranger donne-t-il une vision différente des choses, cela vous inspire-t-il d’une manière ou d’une autre ?

Bien-sûr. Mon prochain roman se passe à Prague et porte les traces de ce que j’y ai appris. Le fait d’être étranger par exemple. Mais surtout, le fait de vivre au milieu de gens qui ne parlent pas votre langue, vous donne une conscience beaucoup plus aigüe de la langue, de ses spécificités, de ses images, de sa richesse. Outre la découverte d’une culture, d’un peuple et d’une ville sublime, c’est surtout cela que j’ai appris : regarder la langue française comme dans un miroir. Mes amis tchèques parlent très bien français, mais chaque fois que j’emploie une expression imagée, je me demande si je vais me faire comprendre, et je réalise combien le français est imagé, riche, fantaisiste (ce qui est probablement le cas de toutes les langues, mais en l’abordant du dehors, mon outil de travail s’enrichit).

  • HISTOIRE, PERSONNAGES
« Je fais des plans assez lâches, que je remplace régulièrement, que je bafoue, mais il y a une logique intégrante à chaque projet »

Faites-vous un plan avant d’écrire votre roman, ou vous lancez-vous juste avec une idée de base ?

Il y a en général un début et une fin, et une idée plus ou moins précise de ce qui se passe entre les deux. Je fais des plans assez lâches, que je remplace régulièrement, que je bafoue, mais il y a une logique intégrante à chaque projet, qui définit les grandes lignes de l’action dès le début.

Si vous faites un plan, est-ce que vous le suivez scrupuleusement, ou vous laissez-vous la liberté de le changer un peu en cours de route si besoin est ?

Comme je vous le disais je change beaucoup, mais dans les limites de la cohérence du projet. Il m’est arrivé de restructurer complètement le livre en cours d’écriture. Par exemple j’ai écrit L’Ecorchée vive dans l’ordre chronologique du récit, depuis l’enfance de mon héroïne jusqu’à l’âge adulte (Barbara a le visage déformé à la naissance puis subit une opération à l’âge de dix-huit ans) et j’ai « remonté » le livre une fois écrit, comme on monte un film, en alternant les chapitres concernant l’enfance et ceux qui racontent sa vie d’adulte. Cette possibilité était présente dès le début, mais elle s’est imposée en cours d’écriture.

Avant d’écrire, faites-vous des fiches sur les personnages, ou en tout cas les imaginez-vous de manière approfondie ?

Je les imagine beaucoup, je les vois, et ils se précisent petit à petit. La question de leur nom est capitale. Quand j’étais petite je découpais des photos dans les magazines pour donner un visage à chacun, aujourd’hui j’ai souvent une image mentale assez nette.

« Le travail d’écriture est assez proche du travail d’un acteur, il faut se mettre à la place du personnage, parler pour lui, même quand il est très différent de moi. »
Arrivez-vous à donner un ton particulier à chaque personnage, au travers des dialogues en particulier ?

J’ai été formée par le théâtre, donc oui, la voix des personnages est un enjeu central pour moi. Dans mon premier roman, Making-of, chaque chapitre était raconté par un narrateur différent, et il était important que chacun ait une voix singulière que l’on puisse entendre. Les personnages existent quand on les voit et qu’on les entend. Le travail d’écriture est alors assez proche du travail d’un acteur, il faut se mettre à la place du personnage, parler pour lui, même quand il est très différent de moi.

  • STYLE, RE-ECRITURE
« On ne peut pas envisager une rupture entre le fond et la forme, chaque livre a un style qui colle à ce qu’il raconte. »

Etes-vous adepte du style, ou préférez-vous laisser la place à l’histoire ?

Je crois qu’on ne peut pas faire l’un sans l’autre. Un style peut aussi avoir pour qualité de se faire oublier. Mais on ne peut pas envisager une rupture entre le fond et la forme, chaque livre a un style qui colle à ce qu’il raconte. Il me semble que je privilégie la cohérence entre les deux.

« Je me relis souvent à haute voix pour vérifier que ça marche. »

Comment définissez-vous votre style,  et le travaillez-vous ?

Je n’écris pas de belles phrases pour faire de belles phrases. En tant que lectrice, si j’ai l’impression que l’auteur se regarde écrire, je perds le fil. Comme j’ai grandi dans un théâtre, j’ai toujours privilégié ce qui « sonne juste » et ça ne veut pas dire que je fais une littérature naturaliste. La simplicité peut donner lieu à de très belles choses, à des images, des décalages, des paradoxes. Mon style ? Peut-être quelque chose de très concret. Visuel, auditif, sensitif. L’oralité a une grande place, le rythme. Je me relis souvent à haute voix pour vérifier que ça marche.

Ecrivez-vous à la 1ère, 2ème, 3ème personne, et pourquoi ?

Souvent à la première. Justement pour la voix, la respiration d’un personnage qui est défini, qui n’est pas une instance abstraite. Mais j’ai écrit aussi beaucoup à la troisième, qui permet l’indirect libre, avec quoi on peut s’amuser, ou bien une neutralité presque « blanche » dans L’Ecorchée vive, par exemple, parce que je ne pouvais pas me mettre à la place de mon héroïne, il fallait respecter une certaine distance.

« Je restructure souvent, mais sur le détail du texte, c’est plutôt de l’ordre du toilettage. »
Est-ce que vous réécrivez beaucoup, pendant ou après avoir écrit le roman ?

C’est très variable. Je restructure souvent, mais sur le détail du texte, c’est plutôt de l’ordre du toilettage. J’enlève un adverbe, je rajoute une virgule…

  • PERIODE D’ECRITURE
« En général je finis par arriver à écrire le soir, entre 23h et 2h du matin, après avoir passé la journée à essayer de me concentrer. »

Quelle est votre journée-type lorsque vous êtes en période d’écriture : écrivez-vous plutôt le matin ou le soir ? Vous obligez-vous à écrire tous les jours, quitte à ce que ce soit peu, et pas abouti ?

En général je finis par arriver à écrire le soir, entre 23h et 2h du matin, après avoir passé la journée à essayer de me concentrer. J’ai essayé d’écrire au kilomètre, quand j’étais à la Villa Médicis par exemple, j’écrivais 4 pages par jour, ce qui me donnait l’impression de justifier mon salaire. Au final, je me suis retrouvée avec un manuscrit qui ne tenait pas la route, mais qui était très riche, et que j’ai beaucoup pillé par la suite pour en faire d’autres livres.

Ecrivez-vous chez vous, ou à l’extérieur (café, bibliothèque, autre) ?

Au début de l’écriture, je peux écrire n’importe où, au café beaucoup, sur cahier ou ordinateur. Puis quand le livre est lancé, c’est une écriture beaucoup plus ordonnée et rituelle, chez moi, à mon bureau.

« J’essaie de garder le plus possible mes soirées libres pour l’écriture, car je sais que si je décroche deux ou trois jours, il est difficile de me replonger dans la fiction. »
Trouvez-vous plus facile de vous isoler en période d’écriture, ou aimez-vous partager votre temps entre écriture et vie sociale ?

Ma vie sociale a tendance à se réduire en période d’écriture, mais j’ai quand même besoin de voir des gens dans la journée, de sortir, de prendre l’air. J’essaie de garder le plus possible mes soirées libres pour l’écriture, car je sais que si je décroche deux ou trois jours, il est difficile de me replonger dans la fiction.

  • ROMAN, NOUVELLES, ETC
« J’ai publié un recueil de nouvelles (…) qui m’a donné une espèce de légèreté. Au niveau de la structure, c’est très agréable, très malléable, beaucoup plus facile. »

Préférez-vous écrire des nouvelles, des romans, ou appréciez-vous les spécificités de chaque forme ?

J’ai écrit cinq romans publiés, deux qui ne le seront jamais, et un à paraître. C’est la forme que je connais le mieux, et qui me donne le plus de liberté. J’ai publié un recueil de nouvelles (Le Crépuscule de Barbe-bleue) que j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire et qui m’a donné une espèce de légèreté. Au niveau de la structure, c’est très agréable, très malléable, beaucoup plus facile. C’est comme faire un croquis au fusain quand on est habitué aux toiles peintes. Satisfaction immédiate. Les formes courtes sont très complémentaires du roman, sur le plan du plaisir qu’on y prend. Et ça permet aussi de développer des choses qui n’auraient pas leur place dans un roman. Une sorte de soupape.

« Je me suis toujours sentie beaucoup plus « chez moi » dans le roman, paradoxalement, parce que je me suis approprié la forme avant de l’étudier en classe. »
Deux de vos romans, Making of et Viande (dans sa version allemande) ont été adaptés en pièces de théâtre. Expériences intéressantes ? Cela vous a-t-il donné envie d’écrire des pièces de théâtres, d’autant que vous avez baigné dans ce milieu ?

J’ai écrit deux pièces de théâtre qui ont été montées par mon père dans son théâtre à Nice, ainsi qu’une série de monologues pour le théâtre (de petites nouvelles orales) qui ont été jouées l’an dernier. J’aime beaucoup écrire du théâtre, mais peut-être suis-je encore un peu inhibée par la connaissance que j’en ai, à la fois pratique et universitaire (j’ai consacré ma thèse aux théories de la mise en scène) et qui m’impose de mettre la barre assez haut. Je me suis toujours sentie beaucoup plus « chez moi » dans le roman, paradoxalement, parce que je me suis approprié la forme avant de l’étudier en classe.

Les deux expériences d’adaptation, à Vienne en Autriche en 2008 et au Théâtre National de Nice en 2009, ont été très riches et joyeuses, c’est l’occasion de partager un travail qui est d’habitude solitaire, dans une ambiance festive, et j’étais très heureuse du résultat.

  • POUR FINIR…

Pourquoi êtes-vous devenue écrivain ?

Probablement parce que dans l’échelle des valeurs que m’ont transmises mes parents, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux. Les personnes qu’ils admiraient le plus étaient des écrivains. Parce que j’avais l’impression que c’était à ma portée aussi (une feuille, un stylo, pas besoin de caméra par exemple, ni de moyens, ni de compétence physique particulière). J’ai commencé à écrire très tôt, dans l’enfance, et mes parents m’ont toujours lue, encouragée…

« J’ai envoyé beaucoup de manuscrits par la poste, et j’ai collectionné les lettres de refus, comme beaucoup d’auteurs. »
Le chemin pour faire publier votre premier roman fut-il dur ?

J’ai envoyé beaucoup de manuscrits par la poste, et j’ai collectionné les lettres de refus, comme beaucoup d’auteurs. J’en avais collé une cinquantaine au mur de ma chambre, mon père disait que Fitzgerald en avait eu 298 pour Gatsby… c’était encourageant ! Pour l’anecdote, ma première lettre de refus était de Grasset, qui est devenu mon éditeur depuis. Comme j’ai commencé à envoyer mes manuscrits vers 15 ans, j’ai quand-même publié mon premier roman à 18. Je ne vais pas me plaindre ! J’ai remporté un concours de nouvelles policières. Les éditeurs qui étaient dans le jury m’ont encouragée à transformer ma nouvelle en roman. Je leur ai envoyé le texte six mois plus tard et ils l’ont publié.

« Avoir un emploi du temps, ça structure, ça vous empêche de tourner en rond, en circuit fermé. Il est très difficile de s’imposer des horaires soi-même, et difficile aussi de ne pas en avoir du tout. »
Arrivez-vous à en vivre ? Avez-vous une autre activité professionnelle à côté, par choix ou obligation ?

Oui et non. J’ai eu la chance de passer un an à la Villa Médicis, d’obtenir la bourse de la Fondation Jean-Luc Lagardère, ça a payé mes études et ça m’a donné du temps pour écrire. J’ai enseigné à l’Université, ce que je vais refaire bientôt, j’anime des ateliers d’écriture, ce qui me permet de créer tout en gardant une vie sociale et un véritable échange avec les autres. J’ai passé deux ans à travailler très peu, et le travail m’a manqué, parce qu’avoir un emploi du temps, ça structure, ça vous empêche de tourner en rond, en circuit fermé. Il est très difficile de s’imposer des horaires soi-même, et difficile aussi de ne pas en avoir du tout. Donc finalement, à condition d’avoir un travail intéressant et stimulant, je crois que je préfère travailler. Ca permet aussi de ne pas voir l’écriture comme un gagne pain, de ne pas céder à la tentation de faire n’importe quoi pour plaire, c’est une autre forme de liberté.

Observez-vous une évolution de votre style au fil des années ? Y a-t-il des thèmes qui reviennent ?

Oui, heureusement je n’écris plus comme à 18 ans (même si je ne renie pas mon premier roman, que j’aime encore beaucoup). J’ai moins peur d’être prise pour une idiote, moins de choses à prouver et du coup je suis peut-être plus libre. Et puis il y a des histoires qu’il faut savoir raconter. Peut-être que techniquement je m’en sens plus capable.

A propos des thèmes récurrents, j’identifie deux grands ensembles : d’un côté ce qui concerne le corps, la féminité, le désir… et de l’autre la création, la vie en communauté, les autres. C’est un peu intérieur / extérieur. En général je me fais mal à écrire les livres « intérieurs » (Viande, L’Ecorchée vive) et je m’amuse à écrire les « extérieurs » (Making-of, La Méthode Stanislavski…).

« J’ai pas mal de projets dans les tiroirs mais je ne sais pas s’ils en sortiront un jour »

Avez-vous de nombreuses idées de romans qui attendent dans un tiroir que vous les mettiez en mots, ou préférez-vous commencer un roman selon l’inspiration du moment ?

J’ai pas mal de projets dans les tiroirs mais je ne sais pas s’ils en sortiront un jour (sûrement, oui, puisque L’Ecorchée vive est resté 10 ans dans un tiroir avant de voir le jour). Mais je crois qu’on écrit ce qu’on peut au moment où on le fait, et je ne sais pas ce que je serai capable d’écrire l’an prochain, peut-être quelque chose qui n’est pas encore là, identifié… on verra.

Merci à Claire Legendre pour ses réponses ! N’hésitez pas à visiter son site web, ou son compte Twitter, en attendant la sortie de son nouveau roman, dans quelques mois. (NDLR : site web à présent indisponible)

grand chose de la qualité d’un livre. Paradoxalement mes romans les moins autobiographiques, comme Viande ou L’Ecorchée vive, sont probablement aussi les plus personnels.  Pendant l’écriture du roman, l’inspiration est-elle dure à trouver ? Pensez-vous que l’inspiration vient en travaillant, en s’obligeant à se mettre devant son ordinateur quoi qu’il arrive ? Peut-être qu’il s’agit davantage d’énergie que d’inspiration. Je sais ce que je veux écrire, reste à savoir comment le faire. « Comment vais-je raconter ça » est une question récurrente, alors que « qu’est-ce que je vais raconter » se pose peu. Je me mets devant l’ordinateur et je procrastine beaucoup avant de finir par trouver l’état qui me permet d’écrire ce que je veux comme je veux. Disons 5 heures de procrastination pour 2 heures d’écriture… ce qui suppose une grande disponibilité !
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