Comment travaille… Gilles Leroy ?

Avant son départ pour le Canada où il participera à plusieurs festivals, Gilles Leroy a bien voulu se prêter au jeu des questions/réponses, pour nous expliquer comment il travaille.

Depuis un quart de siècle (son premier roman, Habibi, est paru en 1987), Gilles Leroy a écrit une dizaine de romans, ainsi que plusieurs récits, nouvelles, et même du théâtre. Des années pas toujours évidentes de l’aveu même de l’auteur, mais finalement payantes puisqu’il a gagné plusieurs prix, dont le Goncourt en 2007 ! Il l’a en effet obtenu pour Alabama Song (Mercure de France), roman qui s’intéressait à Zelda, l’épouse de l’écrivain Francis Scott Fitzgerald.

Pour son dernier roman, Gilles Leroy est resté aux Etats-Unis : Zola Jackson (Mercure de France, 2010) est en effet consacré à la Nouvelle-Orléans touchée par l’ouragan Katrina, à travers le regard de Zola, restée dans sa maison et se remémorant sa vie. Plus récemment il a écrit Ange Soleil, une pièce de théâtre inspirée en partie par Jean Genet. N’hésitez pas à consulter sa bibliographie pour plus de détails sur ses écrits.

Mais pour l’instant, intéressons-nous à la manière dont travaille Gilles Leroy…

  • INSPIRATION
« mon travail de romancier consiste à semer le trouble entre les choses arrivées et les choses ressenties »

Pour trouver une idée de roman, qu’est-ce qui vous inspire ?

Le réel, exclusivement. La vie que j’ai vécue, mais plus souvent celle que d’autres que moi ont vécue. Aucun message à passer. Il suffit de faire comme je l’ai fait pendant plusieurs années, sur plusieurs romans : décrire le monde modeste ou pauvre, les oubliés, les enfermés, parfois même le quart-monde et poser alors la question « Comment s’en sortir ? ». Quand je dis réel, je parle des choses arrivées. Mais tout mon travail de romancier consiste à semer le trouble entre les choses arrivées et les choses ressenties – cette vérité du roman, qui le rend supérieur à toute autre expérience de fiction.

Pendant l’écriture du roman, l’inspiration est-elle dure à trouver ?

Le mot inspiration me fait toujours sourire. C’est le vieux Hugo disant non sans vanité qu’il écrit sous la dictée de Dieu. Ce sont les Muses antiques. Tout un fatras religieux, donc, qui ne me parle pas. Et que je comprends en même temps, car il y a dans certains moments extrêmes de l’écriture une sorte d’excitation maniaque qui vous fait croire que vous lévitez, qui fait penser à l’extase mystique. Or ce n’est que fatigue.

  • HISTOIRE, PERSONNAGES
« Je conçois mes romans de façon très cinématographique, et, lorsque je me mets vraiment au travail, j’ai tout un story-board en tête. »

Faites-vous un plan avant d’écrire votre roman (et le suivez-vous scrupuleusement), ou vous lancez-vous juste avec une idée de base ?

Pas de plan, non. Juste une histoire, un « plot », très mince en général. Mais je conçois mes romans de façon très cinématographique, et, lorsque je me mets vraiment au travail, j’ai tout un story-board en tête. Je dois voir chaque scène et à l’intérieur de cette scène, chaque visage, chaque couleur, chaque son, chaque senteur.

« La création de personnages est la vraie aventure poétique de la fiction. »

Avant d’écrire, faites-vous des fiches sur les personnages, ou en tout cas les imaginez-vous de manière approfondie ?

Non, pas de fiches ! La création de personnages est la vraie aventure poétique de la fiction. Alors non, laissons les fiches à la police. Les personnages se dressent devant moi, d’abord tels des hologrammes, des fantasmes, puis ils prennent chair, ils prennent voix, ils ont leur odeur sui generis.

Arrivez-vous à donner un ton particulier à chaque personnage, au travers des dialogues en particulier ?

J’y travaille, en tout cas.

  • STYLE, RE-ECRITURE

Etes-vous adepte du style, ou préférez-vous laisser la place à l’histoire ?

D’abord, on est jeune, on débute, et l’on se préoccupe beaucoup de style. Puis on publie plusieurs livres, on est reconnu comme quelqu’un qui a un style mais aussi et surtout un univers, et l’on cesse de penser au style. Dès lors, le seul souci est de ne pas trahir son propre univers.

« J’aime me lancer à chaque nouveau roman un défi littéraire. Un truc vraiment casse-pieds, voire dangereux, qu’il faudra surmonter. »

Ecrivez-vous à la première, deuxième, troisième personne, et pourquoi ?

Cela dépend du sujet et aussi du projet littéraire. J’aime me lancer à chaque nouveau roman un défi littéraire. Un truc vraiment casse-pieds, voire dangereux, qu’il faudra surmonter. C’était l’idée, avec Alabama Song, quand j’ai choisi de parler à la première personne non pas pour Scott Fitzgerald – ce qui aurait coulé de source -, mais en prenant la voix de son épouse Zelda.

Est-ce que vous réécrivez beaucoup, pendant ou après avoir écrit le roman ?

Non. Chaque page écrite est aboutie. J’y mets le temps qu’il faut, et je ne reviens plus en arrière.

  • PERIODE D’ECRITURE

Quelle est votre journée-type lorsque vous êtes en période d’écriture : écrivez-vous plutôt le matin ou le soir ? Vous obligez-vous à écrire tous les jours, quitte à ce que ce soit peu, et pas abouti ?

Le programme est simple : j’ouvre les yeux avec le lever du jour, je mets de l’eau à chauffer, je sors mon chien sur le chemin le temps qu’il fasse ses besoins, nous rentrons, j’emplis la théière et je glisse dans le bureau adjacent à la cuisine. Le chien a un lit d’enfant dans le bureau, où il peut se rendormir tandis que j’entre dans les affres. Mais ce n’est pas tous les jours, non. Je m’accorde le luxe d’être fatigué et, de toute façon, je voyage tellement désormais qu’un rythme rigide serait ridicule, impossible à respecter.

« [J’écris] chez moi. Dans les cafés aussi, mais seulement à l’étranger »

Ecrivez-vous chez vous, ou à l’extérieur (café, bibliothèque, autre) ?

Chez moi. Dans les cafés aussi, mais seulement à l’étranger, quand la langue autour de moi n’est pas le français et n’interfère donc pas avec mes mots.

Trouvez-vous plus facile de vous isoler quand vous êtes en période d’écriture, ou partagez-vous votre temps entre écriture et vie sociale ?

Il faut être seul, j’en suis persuadé. Se trouver dans un endroit du monde où ne parviennent pas les échos dangereux de la mondanité. Souvent, ces lieux propices à l’écriture sont empreints de tristesse. C’est encore mieux s’ils sont impersonnels, comme l’appartement-hôtel que j’habitais à Montgomery, Alabama, USA, pour finir d’écrire Alabama Song. J’étais absolument seul avec mon manuscrit, le bleu du ciel et les tornades.

  • ROMANS, NOUVELLES, ET AUTRES FORMES
« Chaque fois que je commence un roman, je me trouve face à une montagne. Le pire, c’est que de livre en livre la montagne va grandissant. »

Préférez-vous écrire des romans, des nouvelles, ou appréciez-vous les spécificités de chaque forme ?

Il y a chez moi une joie, une alacrité à écrire des nouvelles – fussent-elles sombres comme la plupart des miennes. Le roman a un côté écrasant. Chaque fois que je commence un roman, je me trouve face à une montagne. Le pire, c’est que de livre en livre la montagne va grandissant.

Certains de vos livres sont autobiographiques ou fortement inspirés de votre vie : quels sont les points positifs et négatifs à écrire sur sa vie ?

Rien de positif. C’est très dangereux d’écrire sa vie. A moins d’être Rousseau, c’est-à-dire de tricher. Souvent, on ne fait que remuer le couteau dans la plaie. Il n’y a aucune catharsis à ça, aucune mise à distance. On souffre sur le papier ce qu’on avait déjà souffert dans sa chair et à la fin, à la publication, des petits malins vous disent que vous devez vous aimer beaucoup pour vous raconter ainsi. On peut dire beaucoup de choses de moi, mais certainement pas que je m’aime.

Vous avez un peu écrit pour le théâtre et la télévision. Ce genre d’écriture vous intéresse-t-il, ou était-ce juste pour l’expérience ?

C’étaient chaque fois des commandes. J’y ai pris plaisir, oui, comme pour Ange Soleil qui paraît bientôt chez Gallimard, une pièce écrite sur mesure pour le metteur en scène Alfredo Arias. Mais je ne peux écrire pour ces supports que sur commande. Ça ne me viendrait pas à l’idée, sinon.

  • POUR FINIR…
« Les romans étaient pour moi la seule vérité tangible. Plus vrais que la vie. »

Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ?

Je crois que j’étais très à part, dès l’enfance, très seul aussi. Les romans étaient pour moi la seule vérité tangible. Plus vrais que la vie. Qu’aurais-je pu faire d’autre sans m’ennuyer atrocement ? Je suis resté au sein de cette vérité que j’aimais. Simplement, je suis passé derrière la caméra, comme on dit dans le cinéma.

Le chemin pour faire publier votre premier roman fut-il dur ?

C’est si loin… J’ai eu la chance d’avoir tout de suite, dès mon premier manuscrit, des interlocuteurs au Seuil et chez P.O.L. qui m’ont encouragé. Grâce auxquels je me suis mis au travail, donc. Le plus drôle est que je n’ai jamais publié ni chez l’un ni chez l’autre.

« à tous les jeunes gens (…) qui souhaitent être écrivains : Etes-vous bien certain d’avoir la trempe ? L’endurance ? »

Vous avez été pendant un temps journaliste, avant de vous consacrer entièrement à l’écriture de romans. Vous faites donc partie des auteurs qui arrivent à vivre de leur plume ?

Oui, mais soyons clair : j’en ai vécu très chichement, de longues années, avant d’avoir le Goncourt. Certains pour s’endormir comptent les moutons. Moi, je comptais les vaches maigres. Tant d’années d’inquiétude et d’insomnies. Je le dis à tous les jeunes gens qui se présentent à moi en disant qu’ils souhaitent être écrivains : Etes-vous bien certain d’avoir la trempe ? L’endurance ? Car à la fin la question n’est plus seulement de savoir si l’on a du talent ou pas, mais de s’assurer qu’on aura la force de vivre si durement.

« Le grand changement avec le Goncourt est d’abord d’ordre matériel (…). Ce soulagement de n’être plus harcelé par la banque, de pouvoir ouvrir sa boîte aux lettres sans angoisse. « 

Vous avez gagné plusieurs prix, dont le Goncourt pour Alabama Song. Est-ce que cela change la vie d’un écrivain ?

Comme je viens de l’évoquer, le grand changement avec le Goncourt est d’abord d’ordre matériel – pour moi, en tout cas, qui ne suis ni rentier ni héritier d’une grande famille. Ce soulagement de n’être plus harcelé par la banque, de pouvoir ouvrir sa boîte aux lettres sans angoisse. Et puis, très vite, j’ai connu l’excitation des tournées à l’étranger, le plaisir de voir mon livre traduit dans une trentaine de langues, le bonheur épuisant de rencontrer chaque soir une centaine de personnes, parfois plus, dans des librairies, des universités, des théâtres.

J’ai eu ce prix à 48 ans, un âge auquel on ne change plus. De toute façon, je n’avais pas envie de changer de vie. Je voulais la même, mais en mieux. En ce sens, j’ai réussi quelque chose.

Observez-vous une évolution de votre style au fil des années ? Quels sont les thèmes qui reviennent ?

Oh ! Je laisse à d’autres le soin de répondre. Je ne peux ni ne veux être mon propre exégète. Je sais que c’est à la mode, que les auteurs français se commentent eux-mêmes avec peut-être l’idée qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. C’est ridicule et vaniteux, pour le coup.

« Dans les semaines où j’achève un roman, je prends déjà les notes pour le prochain. »

Avez-vous de nombreuses idées de roman qui attendent dans un tiroir que vous les mettiez en mots, ou préférez-vous commencer un roman selon l’inspiration du moment ?

Il y a toujours un roman en attente, non pas dans un tiroir mais dans ma tête. Dans les semaines où j’achève un roman, je prends déjà les notes pour le prochain. C’est sans doute pour ne pas trop souffrir de la perte du livre en train de finir, ce deuil très particulier.

Merci à Gilles Leroy de m’avoir répondu si prestement ! Vous trouverez plus d’informations à son sujet sur son site web officiel.

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