Comment travaille… Frédérique Deghelt ?

Cette semaine, c’est la romancière Frédérique Deghelt qui a bien voulu faire découvrir sa manière de travailler. D’abord journaliste et réalisatrice, elle se consacre pleinement à l’écriture de romans depuis 2009.

Si l’envie d’écrire vient de loin, c’est en 1995 que Frédérique Deghelt publie un premier livre, « Mistinguett – La Valse renversante » (Ed. Sauret), inspiré de la relation de Mistinguett et Maurice Chevalier. Dans la même veine réaliste, elle signe cette année « Agatha » (Plon), un roman inspiré de la brève mais mystérieuse disparition d’Agatha Christie, en 1926.

Entre-temps, était édité en 2007 avec un certain succès « La Vie d’une autre » (Actes Sud), adapté au cinéma par Sylvie Testud, en 2012. Sont également parus plusieurs autres romans, comme « La Grand-mère de Jade » (2009, Actes Sud) ; « La Nonne et le brigand » (2011, Actes Sud) ; « Les Brumes de l’apparence » (Actes Sud, 2014),  « L’Oeil du prince » (J’ai Lu, 2014), et en 2016 « Libertango » (Actes Sud).

Par ailleurs, cette auteure a publié d’autres ouvrages notamment sur la maternité (« Le Coeur sur un nuage », 2011, Le Livre de Poche), ou l’adolescence (comme « Ma Nuit d’amour » en 2011, et « Cassée » en 2014 chez Actes Sud Junior).

Découvrez ci-dessous les réponses de Frédérique Deghelt à mes questions…

Frédérique Deghelt (Photo © Astrid di Crollalanza)

INSPIRATION

 » Écrire c’est une façon d’être au monde et d’en rendre compte. »
  • Pour trouver une idée de roman, qu’est-ce qui vous inspire ?

Je ne pars jamais d’une idée, d’un fait divers, ni d’une réflexion, ni d’une envie et surtout pas de celle de faire passer un message. Je crois que la pensée n’a rien à faire dans la naissance d’une histoire, d’une peinture, d’un geste artistique, d’une œuvre. Tout ce qu’on crée sort d’un monde intérieur qui est en fait une connexion profonde aux autres, à son temps. Écrire c’est une façon d’être au monde et d’en rendre compte. Si bien que le miracle qui me permet de rencontrer un personnage ou de créer une situation qui aboutit à cette rencontre peut être infime. Mais c’est toujours à partir d’un personnage que je travaille. Même quand il est dans l’ombre, en filigrane, dans un mot ou une parole, c’est quand même un personnage qui est là.
En ce qui concerne ceux qui racontent leur propre vie, c’est la même chose. Soit cela devient universel et on entre dans la vie d’un personnage qui fait miroir, soit c’est du blabla égotique et c’est raté.

« Quand un livre vient, c’est qu’il est prêt et il n’y a plus qu’à se laisser écrire. Si quelque chose s’arrête, devient plus lent, ne sort pas alors je pars me promener, je fais autre chose. »

 

  • F. Deghelt Les Brumes de l'apparence manuscrit

    (Photo F. Deghelt)

    Pendant l’écriture du roman, l’inspiration est-elle dure à trouver ? Ou vient-elle en s’obligeant à se mettre devant son ordinateur ?

Non rien n’est difficile et il n’est pas question de s’obliger à quoi que ce soit. Écrire est un plaisir que je ne boude pas. L’inspiration n’est pas à trouver. Elle est. Quand un livre vient, c’est qu’il est prêt et il n’y a plus qu’à se laisser écrire. Si quelque chose s’arrête, devient plus lent, ne sort pas alors je pars me promener, je fais autre chose. Je rêvasse, j’y pense mais sans plus. J’épluche des légumes, je prépare de bons plats et puis ça revient et cette fois c’est prêt. C’est quand je n’écris pas que j’écris véritablement. L’acte physique d’écrire, c’est le moment où j’imprime ce qui sort. Ce qui ne veut pas dire que ce soit facile. Car tout un fonctionnement complexe se met en marche dans l’écriture d’un roman.
André Dhôtel dit que « écrire, c’est s’approcher lentement »…

« J’adore l’absence au monde que représente la lecture, et l’emprunt de ce chemin balisé de mots qui m’offrent des images que je suis seule à visionner. »
  • D’autres romanciers vous ont-ils inspiré (des sujets, un style, une manière de travailler…) ?

Sûrement mais je ne pourrais pas vous dire lesquels. Une chose est sûre : ce que j’admire le plus chez les autres auteurs, c’est ce que je ne sais pas écrire. Il y a de quoi faire  et j’ai encore un boulot fou ! Mais par exemple, j’ai eu envie d’écrire « L’œil du prince » à cause d’un livre japonais. C’était une sorte de commande bizarre dans laquelle on me demandait de rajouter 200 000 signes à une nouvelle qui en comptait 80 000. La difficulté de cette opération dans laquelle je ne voulais pas étirer une histoire qui avait déjà un début et une fin m’a obligée à faire autrement. A ce titre là, on pourrait dire que ce livre japonais (Le poids des secrets) m’a suggéré une forme qui m’a intéressée. Mais de façon générale, aucun livre ne me donne envie d’écrire sur un sujet ou dans un style quelconque et je n’ai pas non plus envie de copier une manière de travailler. Je ne saurais pas faire.
Quand je lis, je ne suis pas inspirée. Je suis une lectrice comme une autre. Je ne sais plus écrire, je profite, je pleure, j’aime, je ris…
J’adore l’absence au monde que représente la lecture, et l’emprunt de ce chemin balisé de mots qui m’offrent des images que je suis seule à visionner.

HISTOIRE, PERSONNAGES

« J’ai la sensation que les éléments que je reçois me sont accordés pour que le roman ressemble à ce qu’il raconte. Et c’est ce que j’appelle la magie de l’écriture. »
  • Faites-vous un plan avant d’écrire votre roman (et le suivez-vous), ou avez-vous juste une idée de base ?

Je ne fais jamais de plan et je ne crois pas que je saurais le suivre si j’essayais d’en faire un. J’ai un personnage dans une situation donnée et je le suis… Parfois c’est compliqué car tout vient en désordre et je suis obligée de faire confiance durant de longs mois sans capter où nous allons ni comment je vais m’en sortir avec ce bazar qui n’a ni queue ni tête. Je tire un fil mais je ne sais pas combien il mesure ; j’ignore s’il va rester de la même couleur ou changer, et surtout la taille de la pelote me reste un mystère. Parfois j’ai la fin au début, parfois au milieu, parfois à la fin… Et je dirais que le moment où la fin vient est justifié par ce qui s’écrit. Si je dois avancer avec la peur sans savoir où va l’héroïne, tout reste mystérieux jusqu’au bout. J’ai la sensation que les éléments que je reçois me sont accordés pour que le roman ressemble à ce qu’il raconte. Et c’est ce que j’appelle la magie de l’écriture.

« Un personnage n’est pas issu d’une pensée, d’un vouloir, d’une prévision. Il éprouve et il vous fait éprouver à votre tour, sinon il est mort. »
  • F. Deghelt - La Vie d'une autreAvant d’écrire, faites-vous des fiches sur les personnages, ou en tout cas les imaginez-vous de manière approfondie ?

Je travaille beaucoup sur les personnages. J’écris des scènes qui ne seront pas dans le roman pour qu’ils aient une consistance, des souvenirs. Je dois tout découvrir, même s’ils ne s’en souviennent plus mais j’avance à petit pas dans des épisodes de leurs vies. Rien à voir avec des fiches. Ça n’a pas de chair une fiche… On fait ça pour les examens. Je travaille parfois mes personnages au théâtre en entrant dans leur peau. Un personnage n’est pas issu d’une pensée, d’un vouloir, d’une prévision. Il éprouve et il vous fait éprouver à votre tour, sinon il est mort.

De façon générale, si documentation il y a, elle est multiple, boulimique et de tout ordre, mais sélective et toujours adaptée à la circonstance. J’ai un passé de journaliste enquêtrice. Et j’étais plutôt du genre qui ne lâche pas le morceau ! Mais tout ça dépend du roman… Parfois il ne faut rien savoir et remonter le courant de la peur. Pour « La Vie d’une autre » par exemple, la pente naturelle de mon métier aurait dû me pousser vers des spécialistes scientifiques de la mémoire, pour savoir s’il était possible de perdre ainsi ses souvenirs durant une nuit, et sans rencontrer de plein fouet un trente huit tonnes. Mais je ne voulais pas en savoir trop. Je voulais qu’elle ait peur cette Marie, et comme j’écrivais à la première personne, j’avais véritablement peur en l’écrivant, ce qui a eu pour effet de vivre les choses de très près et d’en rendre compte. Donc je n’ai fait aucune recherche sur l’amnésie.
Autre exemple pour « Libertango » qui est la vie d’un chef d’orchestre handicapé, j’ai passé six mois à écouter de la musique, visionner différents chefs, aller à des concerts, lire des fictions, des témoignages, des articles… Bref, là c’était le contraire de l’exemple précédent. Je voulais savoir qui était ce personnage, quel était son monde. Comme sa vocation naît sur un tango, j’ai compris que le livre devait s’écrire sur le rythme du tango, j’ai donc appris à danser et écouté énormément cette musique. Car l’écriture, c’est le corps qui l’éprouve de l’intérieur. Surtout pas la tête.
Tout dépend du roman et de ce qu’il insuffle ou suggère.

F. Deghelt Libertango

STYLE, RE-ECRITURE

« Il m’est arrivé de repasser tout un personnage de la 1ère à la 3ème personne parce que la suite du livre avait changé la donne, et que ça ne fonctionnait plus à la 1ère. »
  • Accordez-vous de l’importance au style, ou préférez-vous laisser la place à l’histoire ?
    Ecrivez-vous à la 1ère, 2ème, 3ème personne, et pourquoi ?

Ni l’un ni l’autre ou les deux. L’histoire, mais plutôt le personnage qui la vit, mène le récit et en même temps il imprime un style qui va donner plus d’ampleur à ce récit. En résumé l’histoire doit avoir le genre de ce qu’elle raconte. Ainsi je ne sais jamais ce qui va arriver. Phrases courtes, dialogues, personnes à la première ou troisième personne, parfois les deux… Tout converge dans une seule direction, donner à cette histoire l’ampleur qu’elle mérite et le style est là pour ça et parfois l’histoire ne tient qu’à lui, tout dépend des livres. Il m’est arrivé de repasser tout un personnage de la première à la troisième personne parce que la suite du livre avait changé la donne et que ça ne fonctionnait plus à la première. C’est un exercice passionnant parce qu’en réalité, il faut tout réécrire pour que ça redevienne cohérent.

« Quand je sors enfin l’ensemble du livre sur papier et que je le relis en entier, (…) c’est terrible. (…) Ensuite ça passe parce que je me mets à le modifier, le corriger et finalement ça me calme. »
  • Est-ce que vous réécrivez beaucoup, pendant ou après avoir écrit le roman ?
    Pourriez-vous parler d’un de vos romans particulièrement facile ou difficile à écrire ?

J’écris d’une traite et sans relire pas même la page de la veille. Et ensuite le travail vient avec les différentes versions résumées ci-dessous.
Je n’ai pas un roman qui aurait été plus facile ou difficile à écrire. Ils le sont tous (faciles et difficiles) suivant les jours, suivant les moments même d’une journée d’écriture. Tout se succède, change et le travail de réécriture ou de modification est toujours passionnant. Le moment le plus difficile est certainement, pour tous les livres, quand j’attaque la troisième version.
La première version est le premier jet, à la main (moment sublime où l’on est un cheval fou qui court dans la plaine), le deuxième est la recopie à l’ordinateur et là on ne voit rien car la recopie se fait morceau par morceau… Je suis incapable de recopier à l’identique, je change des mots. Parfois j’ajoute une phrase, ou j’en enlève une.
Quand je sors enfin l’ensemble du livre sur papier et que je le relis en entier, là en quelque sorte, je le découvre ; et c’est terrible. La sensation de fluidité que j’avais en l’écrivant est contrebalancée par cette première lecture intégrale où je le trouve tellement mauvais ! Ensuite ça passe parce que je me mets à le modifier, le corriger et finalement ça me calme. Je cesse d’être déçue. Je me rends compte que l’essentiel du livre était là.

« Le début est dans la fin et inversement. Alors oui on les soigne particulièrement mais il faut se méfier. (…) A trop vouloir maîtriser, on court le risque de fabriquer. »
  • Soignez-vous particulièrement les premières et dernières phrases du récit ?

Bien sûr mais il en est de même pour tout le livre. Disons que celles-ci ont une place particulière qui les oblige à être passées au crible. D’abord parce qu’elles sont liées. Le début est dans la fin et inversement. Alors oui on les soigne particulièrement mais il faut se méfier. Il est difficile d’être naturel quand l’exigence est dressée comme un fantôme derrière soi. Et bien sûr c’est par là que le lecteur entre dans le livre et c’est aussi par là qu’il s’en va, mais il n’empêche, il faut garder la part d’indépendance et du mystère de ces phrases qui parfois s’imposent, et dans ce cas c’est un bonheur. A trop vouloir maîtriser, on court le risque de fabriquer.

  • Frederique Deghelt carnet

    (Photo F. Deghelt)

    Observez-vous une évolution de votre style au fil des ans ? Y a-t-il des thèmes qui reviennent ?

Certains thèmes émergent de mes histoires. On me le dit, et je le constate aussi. Je ne le vois qu’après car mon but n’est pas de travailler sur un thème. J’espère que je fais des progrès, que je ne prends pas de tics d’écriture et que je peux me laisser faire tout en ayant de la rigueur pour reprendre le travail. J’espère mais je n’en suis pas toujours sûre… Ce ne sont pas les meilleurs livres qui gagnent et il faut se tenir droit dans ce qui vient sans chercher à plaire et sans rien regretter. Mais on a de la chance avec l’écriture des livres. On ne dépend pas encore d’un système économique broyeur comme pour le cinéma. On dispose d’une assez grande autonomie. On est donc que l’esclave de soi-même, ce qui est un bon début pour se libérer.

PERIODE D’ECRITURE

 » Il faut être régulier, écrire tous les jours, rester à sa table quand il fait beau, et bien sûr travailler tout le temps, toutes les vacances, et parfois la nuit. »
  • Quelle est votre journée-type lorsque vous êtes en période d’écriture ? Trouvez-vous plus facile de vous isoler en période d’écriture ?

L’écriture et les livres imposent leurs exigences. Il faut être régulier, écrire tous les jours, rester à sa table quand il fait beau, et bien sûr travailler tout le temps, toutes les vacances, et parfois la nuit. Ah, la nuit ! Ce serait mon rythme, mon temps mon bonheur, mais comme je me lève tôt le matin, c’est impossible, à part de temps de temps, pendant les vacances des enfants. Donc je me mets à ma table le matin, dès qu’ils sont tous partis. Je mange quand je ne peux plus faire autrement parce que la faim me déchire le ventre (j’allais mettre la fin.. vous voyez ce qui prime !).

J’écris tant que ça vient, parfois toute la journée… Mais souvent je suis perturbée par les rythmes des uns et des autres. A ces conditions de travail se rajoute la vie, et je ne suis pas solitaire dans une tour au fond d’une forêt. Comme toute femme qui travaille à la maison, tout le monde pense que je n’ai rien à faire que satisfaire les désirs de ma tribu (un homme et trois enfants car l’aîné est parti…) qui régulièrement me prennent pour la banque, le GPS, leur disque dur, leur femme de ménage, leur cuisinière, leur prof particulier, celle qui ramène le sac de gym oublié, j’en passe et des plus incongrus…

J’ai deux bureaux dans l’appartement – un qui est dans une chambre où je peux m’isoler et aussi visionner des films. L’autre au milieu de la salle à manger parce que si je suis au milieu d’eux, je suis plus accessible et donc moins dérangée ! C’est une règle que nous avons constatée avec d’autres mères qui écrivent…

Et puis bien sûr en dehors du travail sur un livre, quelquefois ça me prend n’importe où, selon l’inspiration du moment et ça peut être au fond d’un café, en pleine balade, en voiture… Enfin je m’arrange avec ce qui vient, sinon c’est irrémédiablement perdu… J’ai un disque mou à la place du cerveau et une mémoire presque aussi catastrophique que celle de mon héroïne de « La vie d’une autre »

« Bien sûr quand le lieu et le temps le permettent, j’installe mon bureau dehors en pleine nature… »
Frederique Deghelt (Photo F. Deghelt)

(Photo F. Deghelt)

Pour l’isolement, ça dépend des livres et des moments. Je profite évidemment de l’absence de mes proches pour écrire ce qui nécessite du calme, mais j’ai une capacité de concentration de journaliste ayant bossé dans des open space ! Donc j’ai écrit les carnets de « La vie d’une autre » à la fin de mes journées de ski avec des enfants relativement petits qui sautaient sur le lit en rentrant dans ma chambre…
Parfois je m’évade dans la nature pendant une semaine maximum, dans les moments les plus difficiles, comme récemment pour finir ou démarrer un prochain livre en quatrième vitesse. Dans ces cas-là, c’est dans une maison seule au bord de la mer, ou dans une maison dans un arbre en Ardèche ou dans une ferme avec d’autres créateurs qui sont dans ces moments-là, tout comme moi, en mode replié sur leurs créations.
Disons que les lieux privilégiés, je les choisis. Les maisons pour les vacances et ces endroits au milieu de nulle part pour que la nature soit notre interlocuteur privilégié. Et bien sûr quand le lieu et le temps le permettent, j’installe mon bureau dehors en pleine nature…

  • Combien de temps, en général, mettez-vous à écrire un roman ?

Je mets environ deux ans. Mais parfois un livre était là depuis longtemps et je mets moins de temps.

LIVRES

  • Quels sont les livres ou auteurs qui vous ont le plus marqué ?

Je ne sais pas quels auteurs m’ont le plus marquée. Peut-être ceux de l’adolescence, mais je n’en suis pas si sûre.
Je lis très « large ». Des auteurs japonais, des Indiens, des Américains, des Latinos Américains, des Français, des Britanniques, des Italiens, des Allemands…
Dans les auteurs américains il y a Pat Conroy, Richard Powers, Siri Hustvedt, Paul Auster, Russell Banks, Philip Roth, Toni Morrison, Joyce Carol Oates, Jim Harrison, Jim Fergus, Eddy Louis Harris…
Dans les Japonais, il y a Murakami, Yoko Ogawa, Yasunari Kawabata, Kenzaburō Ōe, Yasushi Inoué, Aki Shimazaki (elle est en fait Québécoise née au Japon)…
Dans les Italiens, il y a Erri De Luca, Umberto Eco, Alessandro Baricco, Sandro Veronesi, Milena Agus, Elena Ferrante…
Dans les auteurs indiens, Arundhati Roy, Tarun Tejpal, Radhika Jha, Samina Ali.

Et puis des contemporains morts aujourd’hui mais qui sont très importants dans ma vie à savoir, Henry Bauchau, Romain Gary, Saint Exupéry, Kessel, Irène Némirovsky, Nietzsche, Cioran, Stefan Zweig, Gabriel García Márquez, et d’autres…

Dans les Français c’est aussi très large dans les contemporains. Il y a ceux que je lis parce que ça fait presque partie de mon travail et puis ceux dont je lis tout. Ceux que je connais et qui m’offrent leurs livres. Les amis aussi…
Hubert Nyssen, Laurence Tardieu, Pia Petersen, Jérôme Ferrari, Véronique Ovaldé, Karine Tuil, Cécile Ladjali, Carole Martinez, Mathias Enard, Hafid Aggoune, Valérie Tong Cuong, Christian Bobin, Véronique Olmi, Amélie Nothomb, Tonino Benacquista, Philippe Sollers, Jean Echenoz, Didier Van Cauwelaert, Michèle Desbordes, Nancy Huston, Alice Ferney, Emmanuel Carrère, Christian Oster, Harold Cobert, Véronique Bizot, David Foenkinos, Michel Houellebecq, Fred Vargas, Roland Brival, Bertrand Belin, Tatiana de Rosnay, Karine Henry, Jean-Christophe Rufin, Lorraine Fouchet, Gilles Paris…
J’en ai sûrement oublié… Je lis des polars aussi…

  • Avez-vous une importante bibliothèque, ou préférez-vous avoir seulement quelques livres bien choisis ?

J’ai une très importante bibliothèque dans laquelle je suis la seule à me retrouver car je vais en général directement là où se trouve le livre que je cherche. Il n’y a pas d’ordre ni chronologique, ni alphabétique… C’est une forêt vierge… de livres. Il faudrait que j’achète une maison…

« Le mieux c’est de laisser les influences se faire et se mélanger. Je n’ai plus l’âge de paraphraser, faire du genre, être dans la manière de… »
  • F. Deghelt Les Brumes de l'apparenceEn période d’écriture, lisez-vous, et quoi (des romans très différents de ce que vous écrivez pour vous évader, ou proche de votre sujet pour vous inspirer) ?

Les deux mon général. Tout dépend si j’ai besoin de me documenter pour ce que je suis en train d’écrire. Ce fut le cas pour « Les brumes de l’apparence » pour lequel j’ai lu 42 livres… Ce qui n’est pas si fou car c’est réparti sur deux ans et lu au fur et à mesure des besoins.
Et bien sûr je lis quand j’écris pour une bonne raison : j’écris tout le temps, alors à ce moment-là je ne lirais jamais. Ça me fait rire d’entendre ceux qui disent qu’ils ne lisent rien pour ne pas être influencés, ce qui supposerait qu’ils ont lobotomisé leurs cerveaux pour oublier ce qu’ils ont lu avant. Non bien sûr. Le mieux c’est de laisser les influences se faire et se mélanger. Je n’ai plus l’âge de paraphraser, faire du genre, être dans la manière de… Trop vieille pour ça… Les années ont tout brassé. Je lis sans discontinuer, j’écris sans discontinuer…

EDITION

  • Avez-vous mis du temps à faire publier votre premier roman ?

Ohhhh ouiiii ! D’abord parce que je l’ai écrit tard. A 29 ans. J’écrivais déjà depuis l’âge de douze ans mais pas 350 pages ou même 150. Plutôt une nouvelle par ci par là ou des textes, ou encore des poèmes. Ce premier-là, personne n’en a voulu. Ils avaient tous aimé quelque chose mais pas la même chose, et ils avaient tous aussi des détestations mais pas les mêmes non plus ! Difficile dans ces conditions de faire des choix pour le modifier. Je l’ai mis de côté et j’ai continué mon métier. Mais grâce à celui-là j’ai hérité d’une commande d’une éditrice et j’ai écrit un premier roman publié en 1995. (« La valse renversante », sur l’histoire d’amour de Mistinguett et Maurice Chevalier) puis il ne s’est plus rien passé jusqu’en 2001. Là j’ai écrit mon troisième roman et personne n’a voulu de celui qui était désormais mon possible deuxième roman et qui était… « La vie d’une autre ». Il a dormi quelques années dans un tiroir avant que je n’échange en 2006 quelques mails avec Hubert Nyssen à propos d’un livre Actes Sud… Au vu des trente premières pages, il m’a promis que si la suite ressemblait à ce qu’il venait de lire, il m’accueillait dans cette maison à laquelle je n’avais pas envoyé  mes manuscrits tant elle me semblait trop littéraire, trop exigeante pour moi. La danse du hasard…

« Si vous voulez vraiment faire relire (…), prenez une très bonne lectrice inconnue, (…) une qui n’aura aucun scrupule pour vous dire qu’elle s’est copieusement emmerdée entre la page 50 et la page 70… »
  • Avant de donner votre manuscrit à l’éditeur, est-ce que vous le faites relire par un tiers (proche, auteur…) ?

Jamais ! Les proches vous aiment et cela fausse leur jugement. En plus ils ont des tas d’idées à vous soumettre qui vous brouillent l’esprit et ne sont pas votre roman. Si vous voulez vraiment faire relire à quelqu’un qui n’est pas votre éditeur, prenez une très bonne lectrice inconnue, grâce aux conseils de votre bibliothécaire ou votre libraire, une qui n’aura aucun scrupule pour vous dire qu’elle s’est copieusement emmerdée entre la page 50 et la page 70… etc…

  • Est-ce que votre éditeur vous conseille avant, pendant, après l’écriture du roman ?

Non pas de conseil avant et pendant. Je raconte le début, une idée vague de ce que je sens (et non pas de ce que je veux). Je donne des clés pour comprendre ce que va être ce livre (les clés dont je dispose au début du roman), et ensuite nous avons des conversations, je raconte ce que je vis en l’écrivant, ce qui se passe dans le roman, les à-côtés. Si mon éditrice le sent (maintenant que Hubert Nyssen est mort j’ai une éditrice de la maison Actes Sud) elle me répond et me dit ce qu’elle pense de ce que je lui raconte. Quand je lui donne à lire, nous sommes environ un an et demi après le commencement et j’en suis à la quatrième version du roman. Je n’y vois plus rien et j’ai besoin d’un retour avant de faire ma dernière correction.
A ce moment-là son retour est de très bon conseil sur ce qu’elle sent, sur quelque chose qui ralentit, quelque chose qui lui manque mais ce n’est jamais directif et précis. Je tiens compte de cette lecture fine qui se place à un endroit et un moment dont je ne peux pas avoir conscience. Elle peut éventuellement me renvoyer ce que je crois avoir écrit et ce qu’on lit en réalité et ça c’est fondamental ! C’est ce qui me permet d’améliorer le score, de creuser, de modifier, de parfaire. C’est un boulot d’orfèvre ou de dentellière. Mais parfois il est précédé d’un travail de bûcheron si l’on a été trop prolifique et qu’on traîne en longueur. Tout ça, un éditeur doit le voir, le saisir et le soumettre. Mais la plupart du temps, pendant qu’elle lit, j’ai envie de modifier des choses et nous sommes tout à fait d’accord. Ensuite je retravaille le texte jusqu’à l’amener là où il doit être. Parfois le travail d’un éditeur se situe seulement dans cet encouragement primordial. Croire à son propre texte, arrêter de douter… Les modifications sont infimes en général.

  • F. Deghelt La Nonne et le brigandAimez-vous donner votre avis sur les détails du livre (comme la couverture, le titre), ou préférez-vous laisser cela à l’éditeur ?

Ah pardon mais ce ne sont pas des détails ! Ce sont les deux premières choses que va voir un lecteur au milieu de milliers de livres : un titre, une couverture.
Je choisis le titre. Quand je rends mon tapuscrit, il a son titre. Et je donne mon avis sur les différentes couvertures et cet avis prime… Si je ne veux pas d’une couverture, elle ne sera pas sur le livre, mais il n’y a pas de conflit. Nous sommes en général très d’accord sur les propositions. J’ai déjà eu à défendre mon titre dont le directeur éditorial ne voulait pas, mais qu’il a accepté finalement devant mon désir farouche, et ensuite il a joué ce titre-là en choisissant la couverture, parce qu’il est un homme élégant et respectueux du désir de ses auteurs. C’était pour « La nonne et le brigand ».
J’ai toujours choisi tous les titres et toutes les couvertures, même quand le livre passe en poche. Je connais très bien mes éditeurs de poche et nous travaillons main dans la main.
Ce que je dis là n’est pas valable à l’étranger car je n’ai aucune légitimité sur ce qui peut marcher dans un autre pays. Ils changent le titre, les couvertures je ne les vois qu’une fois imprimées. Parfois je les trouve moches mais il paraît que chez eux c’est très bien comme ça. Je m’incline et je trouve ça normal de ne pas intervenir là où l’on n’y connaît rien.

POUR RESUMER…

« Je ne crois pas qu’on puisse devenir écrivain. C’est en soi. »
  • Pourquoi êtes-vous devenue écrivain ?

Je ne sais pas parce que je ne suis pas devenue écrivain. Je ne crois pas qu’on puisse devenir écrivain. C’est en soi. Je connais d’ailleurs un écrivain de trois ans qui ne sait pas encore lire. Mais dans son rapport au monde, dans ce qu’il dit, il est déjà un écrivain. Peut-être qu’on ne peut que devenir ce que l’on est. Alors vous voyez, on est loin du pourquoi… Mais vous savez sans doute que le danger est du côté des questions et que j’en sais plus sur vous avec vos questions que vous sur moi avec mes réponses. Pourquoi voulez-vous devenir écrivain ? Que faites-vous en enquêtant ainsi sur le travail des écrivains ?

  • Arrivez-vous à en vivre, ou avez-vous une autre activité professionnelle à côté, par choix ou obligation ?

J’ai été journaliste et réalisatrice de télévision et je l’ai été par choix. J’écrivais parallèlement sans publier. Puis la publication est venue en 2007 avec la rencontre d’Actes Sud et je n’ai jamais pensé que je pourrais en vivre. Je n’ai même pas caressé cet espoir car je connaissais le pourcentage de ceux qui vivent de leur plume en France. Mais il se trouve qu’en 2009 à la fin d’un contrat de télévision, j’ai essayé de m’arrêter pour six mois et de pratiquer ce métier en exclusivité ; et ensuite je n’ai jamais repris. A ce moment-là, j’ai pu arrêter. Alors oui j’en vis. Avec des hauts et des bas mais tout de même, c’est un vrai cadeau de la vie, vivre de sa plume. La liberté peut coûter cher même si elle n’a pas de prix.

« Avant, quand j’écrivais sans publier, c’était comme si je vivais avec un amant. Maintenant, avec la publication, je suis entrée dans une vie de couple et je découvre les subtilités de cette aventure. »
  • Quelle étape préférez-vous : la recherche pré-écriture, l’écriture elle-même, la remise à l’éditeur, les dédicaces et rencontres, l’envie d’écrire sur un nouveau sujet… ?

J’aime toutes les étapes. J’ai appris à en aimer certaines qui me semblaient rébarbatives au début. J’apprends chaque fois et de chaque étape quelque chose de différent. Vivre avec l’écriture et l’exigence de la publication, c’est différent. Avant, quand j’écrivais sans publier, c’était comme si je vivais avec un amant. Maintenant, avec la publication, je suis entrée dans une vie de couple et je découvre les subtilités de cette aventure. Ce qui est sûr c’est que la remise à l’éditeur n’est pas un bon moment. J’ai peur et pendant qu’il (et maintenant qu’elle) lit, je tremble ! C’est une épreuve d’attente et de doute terrible.
Les dédicaces et les rencontres ne sont pas un étape que j’inclurais dans l’écriture ou le livre lui même. C’est vraiment quelque chose qui est à part. C’est très intéressant, ça fait appel à mon ex métier, tout comme de répondre à des questions à la radio ou à la télévision. Ça ne peut pas être confondu avec le boulot d’écrivain. C’est un à-côté, une sorte de service qu’on peut ne pas désirer quand on écrit. Ce qui est intéressant c’est qu’on découvre la part du lecteur, le livre qu’ils ont lu et qui n’est pas celui qu’on a écrit.

« J’ai plusieurs romans qui sont en gestation dans une sorte d’espace flou. Certains sont là depuis très longtemps, dix ans, cinq ans (…). Leur tour viendra. »
  • Avez-vous plusieurs idées de romans qui attendent dans un tiroir, ou préférez-vous saisir l’inspiration du moment ?

Le tiroir c’est pour les livres terminés. On y est un peu trop à l’étroit pour prendre un quelconque envol. J’ai plusieurs romans qui sont en gestation dans une sorte d’espace flou. Certains sont là depuis très longtemps, dix ans, cinq ans mais je n’ai pas ce qu’il faut pour les écrire ou alors ce n’est pas leur tour et parfois ils se font doubler par un roman plus urgent. Je laisse faire. Il ne faut rien regretter. Leur tour viendra. Je prends ce qui est prêt et s’impose.

QUESTIONS BONUS

  • F. Deghelt AgathaAvez-vous un préféré parmi tous vos romans ?

Celui que je préfère est toujours le prochain. Parce que c’est celui que je ne peux qu’entrevoir et la curiosité est à la base de notre relation future.

  • Votre dernier roman, « Agatha », est inspiré de la vie d’Agatha Christie. Quels sont les avantages et inconvénients à écrire sur une personne ayant existé ?

Il n’y a ni avantages ni inconvénients. C’est juste autre chose et en même temps la même chose. On fait des recherches sur une personne et on colle au plus près de ce qu’on veut faire avec ce qui existe ou ce qu’on peut trouver. Dans le cas d’un personnage imaginaire c’est pareil, sauf qu’on invente les recherches !

 

Merci à Frédérique Deghelt d’avoir pris le temps de me répondre. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter son site web, ou son compte Twitter.

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