Comment travaille… Philippe Vilain ?

Cette semaine, c’est Philippe Vilain qui a répondu à mes questions. Auteur de l’essai « La Littérature sans idéal » (2016, Grasset), dans lequel il s’interroge sur la littérature contemporaine, il a écrit une vingtaine de livres.

De son premier roman, « L’Étreinte », en 1997 (chez Gallimard) à « La Fille à la voiture rouge » (2017, chez Grasset), Philippe Vilain a beaucoup écrit sur le sentiment amoureux, dans ses diverses facettes. Il y eut par exemple « Le Renoncement » (2001, Gallimard), « Paris l’après-midi » (2006, Grasset), « Faux-père » (2008, Grasset), ou encore « La Femme infidèle » (2013, Grasset).

Le grand public connaît peut-être mieux « Pas son genre » (2011, Grasset), adapté au cinéma par Lucas Belvaux, avec Emilie Dequenne. Une histoire d’amour entre une coiffeuse du Nord et un prof de philosophie parisien, compliquée par les différences sociales et culturelles…

Mais découvrez tout de suite ses réponses.

Philippe Vilain

(Photo © JF Paga)

(NDLR : J’ai réduit mes questions au minimum)

« Rien ne m’intéresse plus que cela : la magie de la rencontre, l’enchantement, l’illusion des sentiments (…). Cela fait 20 ans que j’écris sur ce sujet-là. Et je ne crois pas l’avoir épuisé. « 
  • Inspiration : d’où vient-elle ?

Tout m’inspire en réalité, mes histoires, celles des autres, les histoires d’amour surtout. Rien ne m’intéresse plus que cela : la magie de la rencontre, l’enchantement, l’illusion des sentiments, comment une personne qui nous était inconnue, ou indifférente, entre dans notre vie pour la bouleverser. C’est toujours la même surprise, la même fascination. Cela fait vingt ans maintenant que j’écris sur ce sujet-là. Et je ne crois pas l’avoir épuisé. L’amour questionne nos choix essentiels, nos goût, nos usages, nos inclinations sociales et politiques, le sens même de notre existence. Dis-moi qui tu aimes et je te dirais qui tu es !

« Je ne crois pas du tout à l’inspiration, sur la durée d’un roman. (…) Je crois davantage à l’immersion dans un univers et au travail d’écriture »

Pas son genre

Je ne crois pas du tout à l’inspiration, sur la durée d’un roman. De temps à autre, l’écrivain a des fulgurances évidemment, mais celles-ci sont rares. Je crois davantage à l’immersion dans un univers et au travail d’écriture qui provoquent ensemble une dynamique créatrice : à force de travailler un sujet et d’en être habité, l’écriture d’un livre devient possible.

Les romanciers qui, plus ou moins consciemment, ont influencé mon écriture : Marguerite Duras et Benjamin Constant. J’ai d’ailleurs appris récemment que Duras admirait « Adolphe » de Constant. Comme quoi il n’y a pas de hasard !

 

  • Histoire, personnages : un plan, des fiches ?

Je construis toujours un plan avant d’écrire un roman. Un plan assez détaillé que je ne respecterai pas forcément. Au bout d’un moment, c’est l’écriture qui domine et impose sa loi. Il me semble qu’un plan est nécessaire pour organiser une histoire, des idées, décliner un thème et ses motifs, hiérarchiser les scènes primaires et secondaires. Un roman ne s’improvise pas. A la fin de sa vie, Duras écrivait au fil de la plume, se laissant guider par ce qu’elle appelait « l’écriture courante », une sorte de flux monologique. Je n’ai malheureusement pas le génie d’écrire à la volée.

Il m’arrive, oui, de faire des fiches sur des personnages, afin de les caractériser, de les habiter.

  • Style, ré-écriture…
« On ne peut pas séparer aussi facilement le style de l’histoire, l’un ne va pas sans l’autre : c’est le style qui fait l’histoire, et l’histoire sans style se réduit à un intérêt purement informatif. »

Ce serait une faute professionnelle de ne pas accorder d’importance au style. Le style, c’est l’ADN de l’écrivain, son identité d’écriture. C’est d’ailleurs la pire insulte que l’on peut faire à un écrivain, de dire qu’il n’a pas de style, c’est le nier en tant qu’écrivain, c’est le rendre commun, interchangeable. Je crois aussi que l’on ne peut pas séparer aussi facilement le style de l’histoire, l’un ne va pas sans l’autre : c’est le style qui fait l’histoire, et l’histoire sans style se réduit à un intérêt purement informatif. Un roman n’a de valeur que par le style qui le définit et le distingue précisément d’un texte sans intention littéraire – par exemple, d’un article journalistique. Dans un monde saturé d’informations, la littérature n’a pas, ou n’a plus vocation, à informer. D’ailleurs, en majeure partie, elle reprend, pour les romancer, des faits-divers, des expériences de vie, des histoires, dont nous sommes déjà informés, que nous connaissons déjà. La littérature n’a plus rien à nous apprendre. Il me semble, comme à Robbe-Grillet, que « le véritable écrivain n’a rien à dire, il a seulement une manière de le dire », que son salut passe par la poétique.

« Je peux réécrire des passages des dizaines de fois, et des phrases trente, quarante, cinquante fois. Particulièrement les premières phrases (…). Je ne peux pas commencer mon roman lorsque je ne possède pas ma première phrase. »

La Fille à la voiture rougeJ’écris toujours à la première personne, même lorsque je n’ai pas l’expérience des histoires que je raconte. Dans tous mes romans, il s’agit d’un homme, intellectualisant à la première personne son histoire d’amour – le « je » de la conscience amoureuse. Pourquoi ? Parce que ce ne serait pas moi si j’écrivais à une autre personne. C’est depuis le « je » que je peux pénétrer le monde et le traverser.

Je fais quatre ou cinq versions d’un même roman. Pour le polir et le lisser, jusqu’à l’accorder parfaitement. Je peux réécrire des passages des dizaines de fois, et des phrases trente, quarante, cinquante fois. Particulièrement les premières phrases, en effet. Une première phrase est importante. C’est elle qui fait entrer le lecteur dans le roman, c’est elle qui dicte la suite de l’écriture. Je ne peux pas commencer mon roman lorsque je ne possède pas ma première phrase.

De mon premier roman, « L’Étreinte » en 1997, à « La fille à la voiture rouge » en 2017, mon style a évolué : il est plus maîtrisé, plus nuancé, plus accordé. Il s’est développé et enrichi autour d’un même sujet, l’amour.

 

  • Période d’écriture
« Je m’astreins à cinq heures journalières d’écriture. Au-delà, ma concentration s’émousse. »

Je m’astreins à cinq heures journalières d’écriture. Au-delà, ma concentration s’émousse. Je commence à 9 h 30. Le plus souvent, je travaille dans une des bibliothèques de la Sorbonne. Je n’ai pas besoin de m’isoler quand j’écris, de quitter Paris. Je suis tellement habité par l’écriture que je peux sans problème continuer d’avoir une vie sociale. J’écris un roman pendant deux ans environ. Mais entre chaque roman, j’écris des essais. J’ai besoin d’avoir simultanément une activité romanesque et une activité théorique. Cela crée chez moi une dynamique réflexive.

Philippe Vilain

  • Livres : auteurs, bibliothèque, lecture…

Je suis imprégné de beaucoup d’auteurs (Constant, Marivaux, Rousseau, Breton, Genet, Kafka, Hemingway, Kundera, Curver, Duras, etc.), mais l’œuvre qui m’a le plus marqué reste « A la recherche du temps perdu » de Proust. Cette œuvre me semble la plus complète.
J’ai une importante bibliothèque, oui. La présence des livres me rassure.

« En période d’écriture, je lis surtout des romans qui sont en lien avec ce que j’écris. Je ne sais pas lire pour m’évader. »

En période d’écriture, je lis surtout des romans qui sont en lien avec ce que j’écris. Je ne sais pas lire pour m’évader. D’ailleurs, je ne comprends pas cette phrase devenue un peu cliché, « lire pour s’évader ». Et je ne la comprendrais sans doute jamais. Pour m’évader, je voyage, je prends l’avion ou le train. Lire me ramène au contraire au monde, me relie aux autres. Proust disait d’ailleurs que nous sommes toujours lecteurs de nous-mêmes. Nous ne lisons jamais que notre propre histoire, sans pouvoir nous en évader justement. Quand je lis, mon plaisir est surtout intellectuel.

  • Edition : premier roman, éditeur…

Mon premier roman n’a jamais été publié. Un premier roman publié est rarement un premier roman écrit.
Je ne fais pas relire mon roman à un tiers avant de le remettre à mon éditeur. J’attends les conseils avisés de mon éditeur, Charles Dantzig, qui est un formidable lecteur, exigeant aussi, qui a su faire évoluer mon écriture.
Les titres sont sujets à discussion. J’en propose, un ou plusieurs, et l’on en débat. Le choix d’un titre est capital. Il doit séduire, suggérer sans trahir le contenu. En revanche, je suis peu interventionniste dans les détails de l’édition, dans la quatrième de couverture par exemple, qui n’est pas de mon ressort.

« Plus le temps passe, plus mon expérience grandit, et plus j’ai de mal à écrire. J’ai perdu l’insouciance de mes premiers livres. D’une certaine manière, j’écris surtout dans la souciance. »
  • Philippe Vilain - Faux PèreEnfin… Des livres difficiles à écrire ? des préférés ?

Tous les livres sont difficiles à écrire. Je dirais même que plus le temps passe, plus mon expérience grandit, et plus j’ai de mal à écrire. J’ai perdu l’insouciance de mes premiers livres. D’une certaine manière, j’écris surtout dans la souciance.

Je n’ai pas de livres préférés, mais il y a des livres qui me semblent plus littérairement aboutis que d’autres : par exemple, mon premier roman, « L’Étreinte », manque de maturité et de souplesse narrative. Les plus aboutis me semblent être « Faux-père » et « Pas son genre ».

 

 

Merci à Philippe Vilain pour ses réponses. Vous pouvez le retrouver sur son compte Twitter.

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