Comment travaille… Agnès Clancier ?

Découvrez cette semaine Agnès Clancier, auteure en 2017 du roman « Une trace dans le ciel » (Arléa). Inspiré de la vie de l’aviatrice Maryse Bastié, il retrace ses souvenirs lorsqu’elle est arrêtée par la Gestapo, en 1944.

Ce n’est pas le seul roman historique d’Agnès Clancier, puisqu’elle a également écrit un roman se déroulant à la fin du XVIIIe siècle : « Port Jackson » (Gallimard, 2007). Elizabeth Murray y tente de refaire sa vie en Australie…

Historiques ou géographiques, la romancière aime les dépaysements, puisqu’elle a également écrit « Karina Sokolova » (2014, Arléa), histoire d’une mère et sa fille venant d’un orphelinat d’Ukraine.

Elle est également l’auteure de trois autres romans, ses premiers : « Murs » (2000), « L’île de Corail » (2001), et « Le Pèlerin de Manhattan » (2003), tous sortis aux Editions Climats ; ainsi que d’un recueil de poèmes, « Outback, disent-ils », paru en avril 2017 aux Editions Henry.

Découvrez à présent ses réponses…

Agnès Clancier

Agnès Clancier (Photo ©John Foley)

  • INSPIRATION
« Mes livres s’imposent à moi comme une nécessité »

Pour trouver une idée de roman, qu’est-ce qui vous inspire ?

L’inspiration peut venir de sources très variées, mais je n’ai pas besoin de chercher. Mes livres s’imposent à moi comme une nécessité. Par exemple, « Une trace dans le ciel » est née de la volonté de rendre hommage à cette femme exceptionnelle qui me fascinait depuis l’enfance. Il m’était impossible de ne pas écrire ce livre.

Lorsque j’ai écrit « Port Jackson », je vivais en Australie et je dévorais tout ce qui concernait l’histoire de ce pays. Le livre traite de l’arrivée des Anglais en Australie à la fin du 18è siècle, parce que je voulais comprendre comment une femme avait pu vivre cette période. Tous les comptes-rendus que je lisais avaient été écrits par des hommes, alors que plus de deux cent femmes, pour l’essentiel des prisonnières, ont été transportées par la Première Flotte, puis ont contribué à fonder la colonie pénitentiaire qui deviendra plus tard la ville de Sydney. Je trouvais dommage que leur voix soit aussi peu audible, j’ai eu envie de raconter cette histoire de leur point de vue. C’est ainsi que j’ai créé le personnage d’Élizabeth Murray.

« Je ne crois pas qu’on puisse écrire un bon livre en quelques semaines (…). Il faut de la durée et de la vie pour nourrir un livre »

Pendant l’écriture du roman, l’inspiration est-elle dure à trouver ? Ou vient-elle en s’obligeant à se mettre devant son ordinateur ?

La gestation de mes livres se fait assez peu devant l’ordinateur. Lorsque je m’installe devant l’ordinateur, le livre a déjà un peu mûri, s’est déjà un peu développé. Il grandit aussi entre les séances d’ « écriture » proprement dite, de manière consciente et inconsciente. Je ne crois pas qu’on puisse écrire un bon livre en quelques semaines, même si on n’a que cela à faire. Il faut de la durée et de la vie pour nourrir un livre, transformer l’idée initiale en un objet indépendant, qui tient debout tout seul.

D’autres romanciers vous ont-ils inspiré (des sujets, un style, une manière de travailler…) ?

De nombreux écrivains m’ont aidé à vivre. Plusieurs m’ont impressionnée par la puissance de leur talent. Mais les sujets et la manière de travailler sont surtout influencés par la vie, les rencontres, les pays où l’on réside. Le style dépend aussi du sujet que l’on traite, de l’atmosphère qu’on souhaite créer, de la façon dont on veut atteindre le lecteur.

  • HISTOIRE, PERSONNAGES

Faites-vous un plan avant d’écrire votre roman, ou avez-vous juste une idée de départ ?

Je n’élabore pas de plan précis avant de commencer le travail d’écriture. Il arrive que j’entame la rédaction avec une idée de structure, que l’écriture va ensuite bouleverser au fil de la construction du récit. Le plan peut cependant s’avérer nécessaire lorsque la trame devient complexe, mais sa fonction est alors surtout de donner la vision d’ensemble, ce n’est jamais un carcan.

« Je découvre mes personnages au fil de l’écriture (…). Je n’approuve pas toujours ce qu’ils font, mais je peux les comprendre. « 

Avant d’écrire, faites-vous des fiches sur les personnages, ou en tout cas les imaginez-vous de manière approfondie ?

Je ne rédige pas de fiches. Je n’aimerais pas que l’on me mette en fiche, alors je ne le fais pas subir aux autres.
Je découvre mes personnages au fil de l’écriture, certains prennent vite leur indépendance. Néanmoins, ils me sont très proches. Je les considère comme de ma famille ; je n’approuve pas toujours ce qu’ils font, mais je peux les comprendre. Cette connaissance intime des personnages m’est indispensable.

  • STYLE, RE-ECRITURE
« Si les livres s’appauvrissent, les lecteurs s’appauvrissent aussi »

Accordez-vous de l’importance au style, ou préférez-vous laisser la place à l’histoire ?

Il m’est arrivé d’ouvrir des livres dépourvus de style ; je n’ai jamais pu les lire jusqu’au bout, même lorsque j’étais intéressée par l’histoire.
J’essaie d’écrire des livres que j’aimerais lire. Le plaisir de la lecture est multiple. S’il ne s’agissait que d’histoires, on lirait des synopsis.
Je pense aussi que l’écrivain a une responsabilité. C’est en lisant des livres qu’on étend sa connaissance de la langue. Si les livres s’appauvrissent, les lecteurs s’appauvrissent aussi.

Ecrivez-vous à la 1ère, 2ème, 3ème personne, et pourquoi ?

Aucun de mes livres n’est écrit de la même façon. « Port Jackson » est écrit à la 1ère personne alors que l’action se déroule au 18ème siècle. Je me suis tellement identifiée au personnage que j’ai la sensation très vive d’avoir vécu ce qu’elle a vécu. Je voulais que le lecteur ressente cela aussi. En revanche, « Karina Sokolova », récit nourri d’éléments autobiographiques, est souvent à la 2ème personne du singulier car c’est une sorte de lettre que la narratrice écrit à sa fille, une longue lettre à son adresse.

« C’est une sorte de puzzle dont les pièces sont d’abord brutes et éparses (…), qu’il faut rassembler une à une »

Est-ce que vous réécrivez beaucoup, pendant ou après avoir écrit le roman ?

Je ne distingue pas entre écriture et réécriture. Tant que le livre n’est pas achevé, il se construit et le travail du texte se poursuit, travail qui porte souvent sur plusieurs chapitres à la fois car il faut tisser les fils de l’histoire ou du récit. Il peut être nécessaire de travailler en même temps sur le début et la fin. C’est une sorte de puzzle dont les pièces sont d’abord brutes et éparses, souvent floues, parfois manquantes, qu’il faut rassembler une à une, placer au bon endroit, dont, petit à petit, on parfait les couleurs, la taille, la forme, on polit les contours.

Soignez-vous particulièrement les premières et dernières phrases du récit ?

Il est des enjeux particuliers à ces passages du texte. Les premières phrases doivent plonger le lecteur dans le livre, l’intriguer ou l’intéresser, le préparer à ce qui va suivre. Souvent, il fait connaissance avec le personnage principal ou découvre son environnement. Cette « première impression » influence la manière dont la suite est perçue par le lecteur. Les dernières lignes, si le texte est réussi, vont rester dans sa mémoire, donner à l’ensemble du livre sa couleur définitive.

Observez-vous une évolution de votre style au fil des ans ? Y a-t-il des thèmes qui reviennent ?

Des thèmes reviennent, oui. La prison, l’enfermement, la fuite et l’exil, mais aussi le rapport à la terre, aux origines.

  • PERIODE D’ECRITURE
« [L’écriture] se love dans les interstices de la vie, tout en étant présente à chaque instant. « 

Quelle est votre journée-type lorsque vous êtes en période d’écriture ?

Je n’ai pas de journée type. Cela dépend de mes autres activités. Il arrive que je n’aie le temps d’écrire que la nuit. Lorsque je peux consacrer une ou plusieurs semaines à l’écriture, l’organisation de mes journées dépend aussi de mes autres activités. L’écriture est une passion que l’on peut exercer à n’importe quelle heure, sans contrainte particulière. Elle se love dans les interstices de la vie, tout en étant présente à chaque instant. C’est une manière d’être et de ressentir aussi.

Trouvez-vous plus facile de vous isoler en période d’écriture, ou aimez-vous partager votre temps entre écriture et vie sociale ?

L’isolement ne donne rien de bon chez moi. Et le temps est une donnée très élastique et relative. C’est fou ce qu’on peut mettre dans une seule journée si on y tient vraiment. J’éprouve un peu de pitié pour ceux qui n’ont jamais le temps. Je trouve que c’est une façon absurde d’être malheureux.

« Il m’est difficile de distinguer le temps que je mets à écrire Un Roman
du temps que je passe à ne pas l’écrire »

Combien de temps, en général, mettez-vous à écrire un roman ?

Là encore, il n’y a aucune règle. D’ailleurs, il m’est difficile de distinguer le temps que je mets à l’écrire du temps que je passe à ne pas l’écrire. Pour prendre l’exemple de mon dernier roman « Une trace dans le ciel », j’en ai commencé la première version dix ans avant sa publication. Mais j’en ai écrit et publié deux autres dans cette période et j’ai fait d’autres choses. Pendant ce temps, le projet a mûri, s’est enrichi, parfois, me semble-t-il, à mon insu.

En revanche, l’écriture de « Port Jackson » n’a duré que deux années en travaillant essentiellement la nuit, par sessions souvent brèves car j’aime aussi dormir, mais régulières. Je ne suis pas certaine toutefois d’avoir consacré beaucoup plus de temps au premier qu’au second. Ils ne se sont pas imbriqués dans ma vie de la même façon.

  • LIVRES

Quels sont les livres ou auteurs qui vous ont le plus marqué ?

À l’adolescence, Zola, Maupassant, Balzac, Dumas. Plus tard, Joyce, Albert Cohen, puis Philippe Roth, Joyce Carol Oates, entre autres.

Avez-vous une importante bibliothèque, ou préférez-vous avoir seulement quelques livres bien choisis ?

Les livres prennent de plus en plus de place chez moi. J’en donne quelques-uns, mais il va quand même falloir que je déménage.

« Je lis souvent des livres proches de mon sujet pour me documenter »

En période d’écriture, lisez-vous, et quoi ?

Je lis toujours beaucoup. Je lis souvent des livres proches de mon sujet pour me documenter, me familiariser avec l’époque ou les domaines que je traite et, parallèlement, des livres très différents.

  • EDITION

Avez-vous mis du temps à faire publier votre premier roman ?

J’ai mis plusieurs années à l’écrire et presque autant à le publier.

Avant de donner votre manuscrit à l’éditeur, est-ce que vous le faites relire par un tiers ?

Je l’ai fait pour la plupart de mes livres. Je remercie mes amis qui acceptent de se livrer à cet exercice. Critiquer un texte exige des compétences particulières et prend du temps. Je le reçois à chaque fois comme un cadeau.

« Tant que le manuscrit n’est pas accepté, on est très seul »

Est-ce que votre éditeur vous conseille avant, pendant, après l’écriture du roman ?

Avant et pendant, il n’y a pas d’éditeur. Tant que le manuscrit n’est pas accepté, on est très seul. Le recours aux amis est une manière d’échapper à cette solitude.

Aimez-vous donner votre avis sur les détails du livre (comme la couverture, le titre), ou préférez-vous laisser cela à l’éditeur ?

Passer plusieurs années sur un projet amène inévitablement à se poser la question du titre et de la couverture, à rêver de l’objet final. Il peut être difficile de renoncer à la couverture ou au titre qu’on a imaginé, mais naturellement, l’éditeur a le dernier mot.

Agnes Clancier

Agnès Clancier en dédicace au Festival du Livre d’Issy-les-Moulineaux (Photo ©Philippe Schroeder)

  • POUR RESUMER…
« J’écris parce que j’ai des histoires à raconter, et des choses à dire.
Y compris à me dire à moi-même parfois »

Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ?

J’ai toujours écrit. Ma première fiction à l’âge de huit ans. J’écris parce que j’ai des histoires à raconter et des choses à dire. Y compris à me dire à moi-même parfois. Je ne sais pas si cela fait de moi un écrivain. Je crois que ce sont les lecteurs qui décident, finalement.

Avez-vous plusieurs idées de romans qui attendent dans un tiroir, ou préférez-vous saisir l’inspiration du moment ?

Plusieurs livres m’attendent, qui ne sont pas dans un tiroir mais dans ma tête, parfois depuis longtemps. Il faut saisir le bon moment quand il se présente. Curieusement, c’est sans rapport avec le temps libre dont on dispose ou pas.

  • QUESTIONS BONUS
« Il peut être long d’obtenir le résultat que l’on souhaite,
mais le chemin demeure agréable »

Pourriez-vous parler d’un de vos romans qui a été particulièrement facile ou difficile à écrire ?

Je ne trouve pas qu’écrire soit difficile. Passer trois jours sur un paragraphe ou trois semaines sur un court chapitre ne me dérange pas du tout. Il peut être long d’obtenir le résultat que l’on souhaite, mais le chemin demeure agréable, voire exaltant.

Avez-vous un préféré parmi tous vos romans ?

Mes livres sont comme des enfants ; ils sont tous différents et je ne pourrais pas choisir. Chacun d’entre eux représente une période de ma vie.

« Je me suis sentie moins libre qu’avec un personnage purement fictif »

Votre dernier roman, « Une trace dans le ciel », est inspiré de la vie de Maryse Bastié. Quels sont les avantages et inconvénients à écrire sur une personne ayant existé ?

Il y a quelques inconvénients. Il est difficile de ne pas s’autocensurer par respect pour la personne dont on parle. J’ai eu par moments la tentation de la protéger du regard des autres. Je me suis sentie moins libre qu’avec un personnage purement fictif. Mais pouvoir s’approcher ainsi de quelqu’un d’aussi exceptionnel est une grande chance.

 

Merci à Agnès Clancier pour ses réponses. Pour plus d’informations, consultez son site ou son Twitter.

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