Comment travaille… Gilles Paris ?

Si Gilles Paris a pris son temps pour publier ses premiers romans, tout en travaillant comme attaché de presse, la sortie en 2016 du film animé et césarisé « Ma vie de courgette » (adapté de son roman, et réalisé par Claude Barras) a mis l’auteur sous les projecteurs.

Il avait près de 33 ans lorsque son premier roman a été édité, « Papa et maman sont morts » (1991, Seuil), et dix ans de plus lors de la sortie du deuxième en 2001, le fameux « Autobiographie d’une Courgette » (Plon). Le troisième est arrivé lui aussi après une dizaine d’années, « Au pays des kangourous » (2012, Don Quichotte). Mais le virus de l’écriture semble avoir frappé l’auteur, puisque c’est déjà en 2014 que sort son quatrième roman, « L’été des Lucioles » (Ed. Héloïse d’Ormesson).

Définitivement accro aux mots, Gilles Paris a sorti son dernier opus, « Le Vertige des falaises » (Plon), en avril 2017. Cette fois il abandonne ses habituels jeunes héros de neuf ans, pour se plonger dans un roman choral et familial empli de mystère…

Découvrez à présent ses réponses.

Gilles Paris

Gilles Paris (Photo ©Bruno Klein)

  • INSPIRATION

Pour trouver une idée de roman, qu’est-ce qui vous inspire ?
La vie m’inspire en permanence, les nouvelles que j’ai écrites depuis l’âge de douze ans, le hasard, les rencontres, certaines mêmes sont déterminantes et m’inspirent des personnages à qui je donne davantage de sang et de chair que d’encre.

« [L’inspiration] naît du désir d’écrire, de l’obsession, d’un bonheur jamais égalé, des nuits à retarder le sommeil quand la maison dort… »

Pendant l’écriture du roman, l’inspiration est-elle dure à trouver ? Ou vient-elle en s’obligeant à se mettre devant son ordinateur ?
Non, elle vient naturellement presque enfiévrée sans la moindre obligation. Elle naît du désir d’écrire, de l’obsession, d’un bonheur jamais égalé, des nuits à retarder le sommeil quand la maison dort à réfléchir au roman qui tourne dans ma tête comme un manège et m’emmène haut vers la réflexion, l’inspiration, l’exaltation.

D’autres romanciers vous ont-ils inspiré (des sujets, un style, une manière de travailler…) ?
Non, jamais, même si leurs écrits restent en moi, imprimés, permanents, leur style, leur histoire, comme Agota Kristof, Tennessee Williams, Françoise Sagan ou Carson McCullers.

  • HISTOIRE, PERSONNAGES

Autobiographie d'une CourgetteFaites-vous un plan avant d’écrire votre roman (et le suivez-vous), ou avez-vous juste une idée de base ?
Je ne fais aucun plan, aucune fiche. Mes nuits à repousser le sommeil ont gardé intact ma mémoire, les personnages inventés ou inspirés, le décor, l’idée même du roman. Une sorte de fil d’Ariane qu’il me reste à suivre.

Avant d’écrire, faites-vous des fiches sur les personnages, ou en tout cas les imaginez-vous de manière approfondie ?
Je vis avec eux en permanence à la terrasse des cafés, en marchant dans les rues avec la musique dans mes écouteurs…

  • STYLE, RE-ECRITURE
« Une belle histoire sans style reste une belle histoire, mais il manque le style, la cadence, la beauté de la langue française et ses méandres »

Accordez-vous de l’importance au style, ou préférez-vous laisser la place à l’histoire ?
Les deux pour moi vont de pair. Une belle histoire sans style reste une belle histoire, mais il me manque le style, la cadence, la beauté de la langue française et ses méandres.

Ecrivez-vous à la 1ère, 2ème, 3ème personne, et pourquoi ?
J’ai toujours écris à la première personne, mais mes quatre premiers romans « Papa et maman sont morts », « Autobiographie d’une Courgette », « Au pays des kangourous », et « L’Été des lucioles » ont comme narrateur un garçon de 9 ans. La distance est là, immédiate, dans la voix de ce petit homme. Mon dernier, « Le vertige des falaises », est un roman choral, fascinant de s’exprimer à travers la voix des femmes et particulièrement Marnie, adolescente de 14 ans rebelle et fragile.

« [La réécriture] est la partie la plus difficile de l’écriture »

Le vertige des falaisesEst-ce que vous réécrivez beaucoup, pendant ou après avoir écrit le roman ?
Énormément. C’est la partie la plus difficile de l’écriture. Pour « Le vertige des falaises » j’ai fait à peu près 26 versions avant de trouver celle qui me convenait le plus en reprenant tout depuis le départ. Une sorte de partition musicale, où je traque la fausse note, la virgule mal placée, le mot ou le paragraphe de trop, le sacrifice, la recherche d’une phrase qui claque à l’oreille.

Soignez-vous particulièrement les premières et dernières phrases du récit ?
Oui, à chaque fois. Comme je l’ai toujours fait dans mes romans et mes nouvelles. Le premier contact, presque, du lecteur avec le livre, en ce qui concerne l’Incipit.

Observez-vous une évolution de votre style au fil des ans ? Y a-t-il des thèmes qui reviennent ?
Oui bien sûr. Les générations des enfants de neuf ans évoluent, j’ai dû m’adapter de livre en livre. Et pour « Le vertige des falaises », le style est assez différent, plus adulte, et surtout ce que j’attendais, plus romanesque.

  • PERIODE D’ECRITURE
« J’aime bien commencer un roman, loin de la fureur et du bruit des villes, dans une île à l’étranger où je pars seul »

Quelle est votre journée-type lorsque vous êtes en période d’écriture : écrivez-vous le matin, le soir… ? Chez vous, ou à l’extérieur ?
J’écris sans discipline, dû à mes nombreuses activités. Aussi, j’aime bien commencer un roman, loin de la fureur et du bruit des villes, dans une île à l’étranger où je pars seul faire des repérages et écrire. Je peux le faire de huit heures à minuit, avec excès, comme tout ce que je fais.

Gilles Paris en dédicace (2012)

Gilles Paris en dédicace (à Port Leucate, 2012)

Trouvez-vous plus facile de vous isoler en période d’écriture, ou aimez-vous partager votre temps entre écriture et vie sociale ?
Je n’ai pas trop le choix. Je partage et m’en arrange.

Combien de temps, en général, mettez-vous à écrire un roman ?
Très peu de temps pour la première version, deux ou trois week-ends. Mais ensuite le travail en solitaire est long, entre huit et douze mois.

  • LIVRES

Avez-vous une importante bibliothèque, ou préférez-vous avoir seulement quelques livres bien choisis ?
Un mélange des deux. Des souvenirs d’auteurs, des impressions fortes de lecture.

En période d’écriture, lisez-vous, et quoi (des romans très différents de ce que vous écrivez pour vous évader, ou proche de votre sujet pour vous inspirer) ?
En période d’écriture il m’arrive de lire les livres que je vais défendre, une sorte de récréation où je me détache un moment de l’écriture sans pour autant m’en inspirer.

  • EDITION
« J’ai publié mon [premier] roman « Papa et maman sont morts » grâce à Jean-Marc Roberts. Tout a été fluide et magique »

Avez-vous mis du temps à faire publier votre premier roman ?
Non, j’ai présenté des nouvelles à Jean-Marc Roberts écrivain et éditeur au Seuil à l’époque, hélas décédé aujourd’hui, qui m’a encouragé à garder le style des nouvelles et à en faire un roman. Il lisait les vingt pages que je lui amenais chaque lundi et m’encourageait. J’ai publié mon roman « Papa et maman sont morts » grâce à lui. Tout a été fluide et magique. J’avais 33 ans, l’âge de la résurrection…

L'été des luciolesAvant de donner votre manuscrit à l’éditeur, est-ce que vous le faites relire par un tiers (proche, auteur…) ?
Oui pour les deux derniers livres. Principalement à mon amie Janine Boissard qui corrige mes nombreuses fautes d’orthographes. Et pour « Le vertige des falaises » l’avis de Tatiana de Rosnay a été très important.

Est-ce que votre éditeur vous conseille avant, pendant, après l’écriture du roman ?
Non, je n’en éprouve ni l’envie, ni le désir. Je préfère créer l’effet de surprise.

Aimez-vous donner votre avis sur les « détails » du livre (comme la couverture, le titre), ou préférez-vous laisser cela à l’éditeur ?
J’aime intervenir en effet, les titres sont toujours de moi et parfois les couvertures. Mais je fais confiance aussi à l’éditeur. Nous avions exactement la même idée Grégory Berthier-Gabriele et moi pour la couverture du « Vertige ».

  • POUR RESUMER…
« [ÉCRIRE] Pour panser mes blessures et faire battre mon cœur »

Pourquoi écrivez-vous ?
Pour panser mes blessures et faire battre mon cœur. Me sentir plus vivant que jamais et heureux.

Arrivez-vous à en vivre, ou avez-vous une autre activité professionnelle à côté, par choix ou obligation ?
Je pourrais arriver à en vivre, mais je suis une cigale, je dépense tout. Je dois donc m’assurer d’un autre revenu pour ne pas dormir dans une grange.

Quelle étape préférez-vous : la recherche pré-écriture, l’écriture elle-même, la remise à l’éditeur, les dédicaces et rencontres, l’envie d’écrire sur un nouveau sujet… ?
De loin, très loin, je préfère l’écriture.

Avez-vous plusieurs idées de romans qui attendent dans un tiroir, ou préférez-vous saisir l’inspiration du moment ?
A chaque parution, j’ai toujours une idée d’avance et je m’y accroche comme un mollusque à son rocher. Cette année particulièrement riche m’en a amené plusieurs que je mène de front avec un bonheur total.

Gilles Paris

Gilles Paris (Photo ©Jean-Philippe Baltel)

QUESTIONS BONUS

« Aucun de mes romans n’a été difficile à écrire. Pas de panne sèche, des hésitations certes, des remises en question, plusieurs versions… »

Pourriez-vous parler d’un de vos romans qui a été particulièrement facile ou difficile à écrire (en entier, ou pour certains passages), et pourquoi ?
Aucun de mes romans n’a été difficile à écrire. Pas de panne sèche, des hésitations certes, des remises en question, plusieurs versions nécessaires, des lectures à voix haute. Jamais sûr de moi, jamais certain d’avoir atteint mes limites. Un travail d’observation, un parcours de questions, une année passée en maison d’accueil pour « Autobiographie d’une Courgette », comprendre comment tout cela fonctionne. Des centaines de photos pour « L’Eté des lucioles » sur le chemin des douaniers afin de décrire au mieux la nature. Pour le prochain dont je commence l’écriture fin juillet en Italie, une rencontre passionnante avec Didier Gaillard-Hohlweg, un photographe et son travail, m’inspire totalement. J’en ferais un personnage de fiction extrêmement romanesque.

Avez-vous un préféré parmi tous vos romans ?
C’est comme si on demandait à un père lequel de ses fils il préfère, même si les valeurs familiales ne sont pas toujours aux normes. Ah ah ! Peut-être celui que je n’ai pas encore écrit.

Vos premiers romans sont espacés d’une dizaine d’années, mais le rythme semble s’accélérer pour les derniers. Le besoin d’écrire est-il plus pressant ?
Oui complétement, c’est devenu même un désir. Urgence de creuser le sillon de ses émotions avec l’écriture, à quelques années de mes soixante-deux ans.

Vous êtes attaché de presse pour des auteurs. Votre connaissance de l’écriture a-t-elle une influence sur votre activité de communication, et inversement ? Ou abordez-vous chaque activité de manière très séparée ?
Je sépare les deux avec soin. Je ne suis pas payé par les éditeurs pour parler de mes livres aux auteurs que je défends. Et cela m’arrange bien. Les eaux doivent rester comme celles de Manaus, sans se mélanger. Je ne suis pas fasciné, ni ami avec la plupart des écrivains que je représente. J’adore mon job, mais c’est justement parce que je l’aime qu’il est urgent de connaître sa place. 35 ans dans l’édition et toujours en marge de ce milieu, c’est ma devise !

Ma vie de courgette

« Autobiographie d’une courgette », édité en 2001, a connu deux adaptations filmées (pour la télévision en 2007, et en 2016 pour le cinéma, en version animée). Comment avez-vous vécu ces adaptations ?
Comme un cadeau du ciel. J’ai d’ailleurs écrit « Le vertige des falaises » tout au long de l’ascension de « Ma vie de Courgette ». Cela m’a donné une véritable sensation de vertige. Comme un cœur qui bat trop fort et donne aux mots l’urgence de briser les non-dits d’une famille.

 

Merci à Gilles Paris d’avoir pris le temps de répondre. Vous pouvez le retrouver sur son site web, ses comptes Facebook ou Twitter.

Publicités